Portraits - N°103 - Février/Mars 2012

Sur les traces d’Anselme Baud

 

Le guide, alpiniste et skieur de l’extrême, qui a écrit les plus belles pages de sa vie et de sa carrière entre Morzine et Chamonix, se raconte dans un ouvrage vérité, empreint de sincérité, émaillé de drames et de bonheurs, comme le sont souvent les trajectoires des grands montagnards.

Après plusieurs ouvrages techniques (Les Alpes du Nord à ski, Mont-Blanc et Aiguilles rouges à ski), Anselme Baud (63 ans), célèbre guide dont les exploits en ski extrême ont fait le tour de la planète, a cette fois pris la plume pour livrer un volet plus intime de sa carrière et de sa vie. Une trajectoire passionnée et passionnante, menée tambour battant au rythme des expéditions, encadrement des stages à l’Ecole nationale de ski et d’alpinisme, premières en ski extrême, etc. Une belle ligne, dans le prolongement de celle que lui ont tracée son père Jacques – premier guide-professeur de ski de Morzine  – et son beau-père, James Couttet – champion du monde de descente en 1938, à seulement 16 ans. Deux personnages intègres et droits auxquels Anselme Baud a voulu rendre un hommage appuyé, ainsi qu’à son fils Edouard, jeune freerider plein de talent, qu’un sérac a prématurément fauché. Trois hommes qui ont aujourd’hui rejoint ces Neiges éternelles, théâtre de tant de drames et de bonheurs sur lesquels l’auteur braque le rétro, au fil de ces «chroniques d’un héritage».

 

Dans quelle mesure la rédaction de cet ouvrage était-elle «nécessaire» ?

Il y a tout d’abord une volonté de témoigner de la transmission, avec mon père, mes grands-pères, mais aussi mon beau-père, James Couttet, le champion de ski. Rien n’a été écrit sur lui ou si peu. Il suffit de voir comment a été traité  «son site», celui des Bossons, là même où se sont déroulés les slaloms spécial et géant des Championnats du monde. James a essayé plein de trucs tout seul : l’enneigement canon, la lumière le soir, etc. Mais rien n’y a fait. Ce lieu a toujours été mis de côté. Et puis dès qu’Herzog a été maire de Chamonix, il a laissé des chalets se construire le long de la piste. C’est incroyable. James était quelqu’un de droit, un précurseur, un puriste mais il n’a jamais été reconnu à sa juste valeur.

Voilà pourquoi vous avez souhaité lui rendre un hommage appuyé dans cet ouvrage, notamment à travers des archives inédites.

Oui. Mais je pense qu’on pourrait faire plus. Aucun endroit ne porte son nom dans la vallée de Chamonix. Créer un stade de slalom aux Bossons, en son honneur, ce serait le minimum. Il n’avait que 16 ans et demi lorsqu’il s’est imposé au niveau mondial. C’était un fort caractère, un peu comme Armand Charlet. Il restait sur sa  ligne directrice. Il ne voulait pas aller vendre de la soupe. Récemment je suis allé rendre visite à un de ses grands amis, Karl Molitor, à Wengen. Et là-bas, quand on évoque le nom de James, les gens apprécient. Il est plus reconnu en Suisse que dans son propre fief. C’est dommage. 

En termes de valeurs, James Couttet vous a-t-il transmis beaucoup de choses ?

Oui, même si je ne l’ai connu que quand il avait déjà la cinquantaine. Quand il était un grand champion, je n’étais pas né... Au départ, je ne voulais articuler cet ouvrage qu’autour de trois chapitres, un assez fourni sur James, un sur Edouard et un sur moi, au milieu. Un tas de gens sont en droit d’écrire sur la montagne. Mais je pense qu’avec des points de vue aussi diversifiés que les miens – entre le parapente, le télémark, le ski extrême, le métier de guide et de professeur, etc. – il n’y en a pas tant que ça.

Revenir sur la disparition de votre fils (en 2004) n’a pas dû être chose aisée, tant cette blessure est encore béante.

J’éprouvais un réel besoin d’écrire comment s’est précisément déroulé l’accident  d’Edouard*, étant donné que j’y étais. C’est le «cadeau» qu’il m’a fait. J’ai tout vu en direct. C’était très dur mais au moins, après coup, aucune question n’est restée en suspends. Voilà pourquoi je voulais écrire le déroulement du drame une fois pour toutes. Même si c’est un chapitre que je n’ai pas pu relire après.

Votre autre garçon, Christopher, a, lui aussi, décidé d’embrasser la profession de guide – il est aujourd’hui «aspi». En tant que père, comment avez-vous réagi à ce choix de vie ? 

Lui, il est cristallier en plus... Je n’ai jamais rien forcé. Mais ce n’est certainement pas moi qui vais lui dire «essaie de faire un travail différent». Je me rappelle très bien lorsqu’après mon très grave accident aux Courtes en 1974, le chirurgien me déclarait : «Vous étiez guide, c’est bien. Mais, tant pis...» Cela me donnait encore plus la hargne pour m’en sortir. Donc, si Christopher aime ce métier et qu’il le fait bien, c’est son choix avant tout. Il a compris comment tout cela fonctionnait. Il va faire un peu comme moi, suivre ma trace, poursuivre. Et j’espère qu’il s’en sortira comme les 20 ou 30% de guides qui vivent de ce travail toute l’année.

Pensez-vous qu’élever un garçon en vallée de Chamonix n’est pas anodin ?

Effectivement. C’est un milieu où le risque est présent. Mais il faut laisser les choses se faire, tout en conservant toujours une marge de sécurité. Et avoir de la chance... Sur ce point, on ne peut pas intervenir. Mais en revanche, question marge de sécurité, certaines situations peuvent être évitées. Parfois, certains se jettent directement dans la gueule du loup. Quand, dans le bouquin, je parle des 18 guides morts en 14 mois, je n’ai rien inventé. Bien sûr, les 18 n’ont pas tous fait des conneries, mais certains accidents étaient évitables.

En général, la profession n’aime pas trop entendre ce genre de discours...

C’est certain. Mais moi, j’ai voulu l’écrire, sans pour autant jouer les donneurs de leçons. Je ne veux pas critiquer pour critiquer mais simplement dire des choses utiles, qui puissent apporter des éléments constructifs. Alors, bien sûr, ça ne fait pas plaisir à tout le monde. Mais en même temps, beaucoup de jeunes guides ou d’anciens m’ont  appelé pour me dire que j’avais raison. Il faut évidemment respecter la douleur des familles, mais il faut aussi mettre en exergue certaines erreurs. Cela évitera peut-être qu’elles se reproduisent par la suite.

Vous dites pourtant qu’entre le culot et l’imprudence, la frontière est parfois ténue en montagne. Et vous êtes aussi passé par là. 

Oui. Quand on a 20 ans, on est forcément davantage du côté du culot. Mais ce qu’il faut souhaiter aux jeunes, c’est qu’ils connaissent un ou deux pépins, pas nécessairement très graves. Car ceux qui passent partout sans jamais se remettre en cause courent à la cata. Edouard, mon fils, lui, n’avait pratiquement jamais eu de couac. Le premier lui aura été fatal. Quand on rencontre un pépin, on essaie d’en tirer les leçons. Bien sûr, dans ce métier, il faut être performant mais ça ne fait pas tout. Et puis surtout, il faut travailler avec des clients pour se rendre compte de la réalité du boulot.

Quel regard portez-vous sur l’évolution du métier de guide ? En quarante ans, a-t-il radicalement changé ?

20 ou 30% des guides travaillent «normalement» aujourd’hui, avec des clients réguliers, qu’ils invitent à aller là où ils n’iraient pas seuls. Et tous les autres attendent la demande, au bureau des guides ou ailleurs. Il faut bien gagner sa vie. Et très souvent c’est avec le mont Blanc, la vallée Blanche, les aiguilles Rouges. Avant,  il y avait beaucoup plus de variété. Tous les refuges du massif étaient pleins l’été. Mais ce changement tient aussi à l’évolution des conditions mêmes de la montagne, qui sont bien moins bonnes maintenant.

Quel souvenir vous laissent vos longues années de professeur au sein de l’Ecole nationale de ski et d’alpinisme ?

C’est une grosse partie de ma vie. J’ai été en quelque sorte «marié» à l’ENSA depuis le début de ma carrière même si, à certains moments, j’ai hésité à partir, car certaines choses me convenaient moins bien. Finalement j’y suis resté, à la fois pour la sécurité de l’emploi mais aussi car j’avais la possibilité de m’évader et de vivre ce métier différemment. Je sais que je n’ai jamais été un brillant pédagogue. Moi je suis plus un homme de terrain. J’ai toujours aimé transmettre ce que je connaissais, ma technique, ma tactique. Il est essentiel de se souvenir d’où l’on vient. La transmission, c’est important. Pourquoi vouloir perpétuellement réinventer ? Autant créer quelque chose qui n’existe pas.

Justement, vous qui êtes un des précurseurs du ski extrême – que vous aviez à vos débuts baptisé «ski-alpinisme»–, comment entrevoyez-vous la discipline aujourd’hui ?

Ce qui a changé, c’est l’évolution de la descente dans des qualités de neige molle. Avant, nous n’aurions jamais osé, car toute la pente partait en avalanche. Avec Patrick (Vallençant), nous avons parfois renoncé à certaines premières parce que nous estimions que c’était trop dangereux. C’était un choix. Le matériel, lui aussi, a complètement changé. Avec des skis  plus larges, plus courts. Nous, dans les années 70, nous descendions avec des skis de 2,07 m. Et ça allait très bien car nous avions la technique adaptée, avec le frappé-tiré. Les skis très longs étaient les seuls qui tenaient sur la neige dure. Dans le Couturier, vous n’aviez pas droit à la moindre erreur. Il fallait être sûr de soi, de sa technique, de ses virages. Ça se jouait au centimètre près. Sinon c’était droit en bas.

Quelle est la plus belle trace que vous ayez laissée ?

Sans conteste celle en face nord de l’aiguille Blanche de Peuterey, en 1977. Il n’y en a pas beaucoup qui l’ont refaite finalement.

Qui estimez-vous être votre «héritier» dans le domaine du ski extrême ?

Je trouve que Vivian Bruchez d’Argentière, qui est guide et moniteur, me ressemble assez. C’était un copain de mon fils. Il a fait quelques petits films avec Julien Herry. Il est dans la même ligne que moi. Il n’hésitera pas à aller en neige dure car il sait de quoi il parle. C’est un très bon technicien. D’ailleurs il tient la route au Challenge des moniteurs...

... challenge qui a, longtemps, été un rendez-vous incontournable pour vous. Vous y allez encore ?

Non. Il y a au moins 10 ans que je n’y ai plus mis les pieds. La dernière fois, c’était chez moi, à Morzine. Donc, là, je voulais vraiment le faire. Mais maintenant, j’ai trop mal au dos. Et puis le terrain est tellement dur, tout comme les chaussures...

Vous êtes resté très attaché à Morzine, votre berceau originel. Aujourd’hui vous sentez-vous davantage morzinois ou chamoniard ? 

Je vais botter en touche en répondant que je suis avant tout montagnard, skieur. Je suis très attaché à Morzine, où je suis né, où j’ai grandi, où j’ai gardé mes copains d’enfance, ma famille. Là-bas, les gens sont plus calmes, plus proches de la nature. Avec des entre-saisons très importantes, des alpages, des paysans qui fauchent, vont à la forêt. Il y a un respect du patrimoine, du patois... A Chamonix, il y a longtemps que c’est fini tout ça. Mais ça ne m’empêche pas d’y avoir de très très bons copains et plein de gens que je respecte beaucoup. Mais il y a aussi une telle faune dans le milieu de la montagne que je ne m’y reconnais plus trop.

Cette évolution ne semble pas trop vous plaire...

Disons que le Chamonix d’aujourd’hui n’a plus trop à voir avec celui que nous avons connu dans les années 70-80. D’aucuns diront que c’est normal, que les choses doivent évoluer. Ce n’est pas un reproche et je n’ai certainement pas envie d’apparaître comme quelqu’un d’aigri ou d’acerbe. Mais, par exemple, il est vrai qu’en matière de ski extrême, je me retrouve moins dans la génération actuelle, qui monte deux ou trois heures snow-boots aux pieds  pour faire cinq virages dans une belle pente. Ça ne m’embête pas trop, si ce n’est qu’avec cinq surfeurs, la belle pente, elle est foutue...

 

 

* Edouard Baud est décédé en 2004, lors de la descente du couloir Gervasutti, fauché par un sérac. Il avait 24 ans. Ses proches envisagent de monter une association en son nom pour mener des actions au Népal. «L’objectif est de scolariser des gamins des montagnes népalaises mais de manière à ce qu’ils soient sensibilisés à la nécessité de rester chez eux après coup. Pour que leur vallée se développe et continue à vivre», explique Anselme Baud, qui, depuis la disparition de Nano Coudray, est également président de la Fondation Yves Pollet-Villard, qui officie depuis de longues années en terre népalaise.  

Neiges éternelles. Chroniques d’un héritage, par Anselme Baud, éditions Nevicata, 28 €

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