Faune - N°82 - Août/Septembre 2008

L’effet de cerf

Après avoir pratiquement disparu à la fin du xixe siècle, le cerf élaphe, réintroduit dans les années 70, a aujourd’hui repris du poil de la bête et se porte comme un charme, même si son existence sur nos hautes terres est parfois compromise par les dérives d’un tourisme sauvage et par les effets du réchauffement climatique. Le scientifique suisse Jean-Pierre Jost, auteur avec son épouse Yan-Chim de plusieurs ouvrages sur la faune des montagnes (bouquetin, marmotte, renard, chamois, ours), s’est cette fois intéressé au «roi des forêts»*.

 

JdP – Comment se porte sa majesté le cerf ?

Jean-Pierre Jost – Bien, mais cela n’a pas toujours été le cas. Son histoire est malheureusement liée à celle de l’homme. Nous avons tant et si bien chassé le cerf qu’à la fin du xixe siècle, il n’y en avait pratiquement plus. Il a ensuite été réintroduit en maints endroits, en Suisse dès le début du xxe siècle alors qu’en Haute-Savoie il a fallu attendre 1975. Pendant cinq ans il a été interdit de le chasser, ce qui a permis aux effectifs de se reconstituer rapidement. Puis, vingt ans plus tard, à la demande des sociétés de chasse, de nouvelles réintroductions ont été effectuées. Aujourd’hui, on peut estimer que 56% des chasseurs de Haute-Savoie chassent le cerf.

Que préconise la réglementation ?

Une quinzaine d’unités de gestion du cerf établissent chaque année des plans de chasse, l’objectif étant d’adapter la population à la capacité d’accueil des milieux, tout en respectant les intérêts économiques. Tout est extrêmement réglementé. On ne peut pas tirer n’importe quelle bête car il est essentiel de maintenir une structure de la société de ces animaux. Cela dit, en France, le quota est rarement atteint. Il faut dire que le cerf n’est pas un animal facile à tirer. J’ai personnellement assisté à certaines battues dans les Grisons. Quand les cerfs s’en rendent compte, ils disparaissent dans le Parc national où là, ils sont «protégés». Puis quand la chasse est terminée, ils reviennent. Ils savent très bien changer d’endroit. En Suisse, le déficit de tirs n’a pas trop d’incidences car les dégâts engendrés par la faune sauvage sont pris en charge par des caisses cantonales. Mais en France, ce sont les chasseurs qui doivent payer.

Les dommages causés par les cerfs sont-ils nombreux ?

Les animaux descendent souvent dans les vallées pendant l’hiver, voire au printemps. Leur déplacement est calqué sur la fonte des neiges. C’est elle qui leur dicte leurs mouvements. Dans certaines zones, on assiste vraiment à des migrations. Mais elles s’effectuent au cas par cas. En Suisse, les dégâts d’abroutissement (broussailles ou jeunes arbres broutés par le cerf) ne sont pas énormes. Il ne faut pas qu’ils dépassent 20% de la forêt. Si c’est le cas, on «sévit». Le problème majeur est plutôt la consanguinité. Il faut au moins une population de 500 animaux par territoire pour assurer une production saine et éviter les dégénérescences. Or, l’espace se réduit comme une peau de chagrin, sans compter la fragmentation des terrains par les voies de communication. Résultat : on a affaire à de petits groupes d’individus qui ont peu de contacts les uns avec les autres.

Parlant de voies de communication, les collisions avec les voitures arrivent régulièrement. Certains dispositifs particuliers ont-ils été mis en place ?

En Suisse, des milliers de chevreuils et de cerfs sont tués chaque année sur la route. Autant d’accidents qui peuvent être dramatiques pour les conducteurs. Nous avons donc mené une expérience avec des appareils fabriqués en Autriche. Aussitôt qu’ils détectent des phares de voiture – grâce à une cellule photoélectrique – ils émettent un son qui éloigne les animaux. Et ça fonctionne ! Nous avons acheté quelques milliers de ces appareils, que nous avons placés dans des endroits stratégiques, déterminés par les chasseurs et la gendarmerie, qui se concertent pour établir une carte recensant les zones les plus accidentogènes. Pour l’heure, à ma connaissance, aucun dispositif de ce type n’existe en France.

Aujourd’hui, la cohabitation entre l’homme et le cerf se passe-t-elle bien ?

Le tourisme sauvage peut avoir des incidences très graves. En automne, à l’époque du brame, beaucoup de gens veulent photographier les animaux et ils les dérangent. Or la femelle ne peut être fécondée qu’un seul jour. Si elle ne l’est pas, elle n’aura qu’un œstrus dix-neuf jours plus tard, ce qui posera problème car la naissance des petits ne sera plus synchrone. Et les prédateurs pourront donc s’attaquer aux faons pendant une plus longue période. D’où un taux de survie plus faible. L’hiver aussi est souvent une période critique. Effrayés par les randonneurs, les animaux s’enfuient. Et si l’effort a été trop intense, le lendemain matin ils meurent. Les cerfs ont un système d’autorégulation. Ils peuvent se mettre «sur la petite flamme» et diminuer leurs battements cardiaques. Mais s’ils sont perturbés quand ils sont sur ce mode économique, tout leur équilibre vital est mis à mal. Il faut vraiment sensibiliser les gens et les inciter à aller voir les animaux dans des parcs naturels, comme par exemple celui de Merlet, aux Houches. C’est un endroit magnifique où toutes les bêtes vivent en parfaite symbiose.

Etes-vous confiant pour l’avenir ?

Le changement climatique a des conséquences catastrophiques. Prenez l’exemple des caribous au Canada. Leur nombre a diminué de manière dramatique. Avec le réchauffement, les moustiques sont plus nombreux. Ils perturbent les animaux qui montent plus haut où ils trouvent moins de nourriture. Donc ils font moins de graisse et ils ne passent pas la saison hivernale. Dans les Alpes, au printemps comme en hiver, il peut faire très chaud pendant la journée et geler la nuit. Résultat, une couche de glace se forme sur les végétaux et les animaux n’arrivent pas à la briser. Ils se blessent aux lèvres et peuvent souffrir d’engelures. Sans compter que l’embroussaillement des pâturages abandonnés rend de nombreux endroits impénétrables. Donc il est clair que dans certaines régions, surtout celles très touristiques, le cerf disparaîtra un jour.

 

* Le cerf, roi des forêts, de Jean-Pierre et Yan-Chim Jost, éditions Cabédita collection Regard et Connaissance – www.cabedita.ch et www.jostwildlife.com 


Petit truc : pour éviter que les cerfs et autres chevreuils ne s’attaquent à vos jeunes arbres ou fleurs, accrochez près des plantations un petit sac en tissu contenant des... cheveux. Le dispositif aurait déjà fait ses preuves. En tout cas, près de Grenoble, certains pépiniéristes font une razzia chez les coiffeurs.

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Courrier des lecteurs
Suite à l’article sur le nouveau refuge du Goûter, paru dans le Journal des Propriétaires du pays du Mont- Blanc n° 107 (octobre-novembre 2012), M. Raymond Courtial, vice-président de la FFCAM, a tenu à apporter les précisions suivantes.

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